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vendredi 6 janvier 2017

[Livre] Quelques minutes après minuit de Patrick Ness

Gallimard, Folio Junior - 21 novembre 2016
208 pages
Sortie originale : 11 mai 2011
Titre Vo : A Monster Calls

Depuis que sa mère est malade, Conor, treize ans, redoute la nuit et ses cauchemars.
Chaque fois, quelques minutes après minuit, un monstre apparaît sous la forme d'un arbre gigantesque qui apporte avec lui l'obscurité, le vent, les cris.
Le monstre vient chercher quelque chose de très ancien et de sauvage.
Il veut connaître la vérité...
(Source : Gallimard)

17/20

Quelques minutes après minuit fut, le temps de quelques jours (le temps de lire le livre juste avant d'aller voir l'avant-première de son adaptation par Juan Antonia Bayona au cinéma), une vraie bouffée d'oxygène à la fois libératrice et bouleversante.
« Mais qu'est ce qu'un rêve Conor O'Malley ? dit le monstre en se penchant pour rapprocher son visage de celui du garçon. Qui peut dire que ce n'est pas tout le reste qui est un rêve ? »
La vie de Connor n'a rien de rose, on le comprend dès le début de son histoire lorsque, dès les premières pages, on se retrouve face au constat de la maladie de sa mère. Malgré tout, le ton reste assez enfantin au départ, on est après tout dans la tête d'une jeune garçon de treize ans. Ce n'est que progressivement que l'aspect très sombre du roman s'infiltre dans le ton du récit. On se retrouve alors face à ce petit bout d'homme pris au dépourvu, plaqué au sol par des évidences qu'il ne parvient pas à accepter, embarqué dans une spirale dont il ne parvient plus à s'échapper. Pour Connor, la solution à cette avalanche qui vient bouleverser son univers est le Monstre. Il apparaît toutes les nuits à 00:07 pile et lui affirme qu'il a trois histoires à lui raconter avant que ce soit au tour de Connor de lui raconter sa propre histoire.
« Les histoires sont les choses les plus sauvages de toutes, gronda-t-il. Les histoires chassent et griffent et mordent. »
Sous le couvert du fantastique, Patrick Ness nous raconte l'histoire de l'acceptation, de la vérité et de ses conséquences. On se retrouve entraîné dans les colères, les peurs et l'impuissance de ce jeune garçon qui ne  parvient plus à garder pieds dans les événements qui s’enchaînent. Plus qu'un simple récit sur la maladie, le deuil et la crainte de perdre un proche, Quelques minutes après minuit est une quête initiatique, un hymne à l'amour, un roman d'apprentissage aux aspects de conte qui nous percute et nous enchante autant qu'il nous effraie. 
« On n'écrit pas sa vie avec des mots. On l'écrit avec des actes. Ce que tu penses n'est pas important. C'est ce que tu fais qui compte. »
Avec le roman de Patrick Ness, une certitude : petits comme adultes, on en prend à la fois plein les yeux grâce aux sublimes illustrations de Jim Kay, mais aussi plein l'esprit grâce à la magnifique plume de l'auteur et finalement, également grâce aux sujets, plein les idées.




lundi 12 octobre 2015

[Livre] La Maison du sommeil de Jonathan Coe

Gallimard, Folio - 2000
459 pages
Date de parution originale : 29 mai 1997
Titre VO : The House of Sleep

De bien curieux événements se déroulent à Ashdown, inquiétante demeure perchée sur une falaise des côtes anglaises. Naguère, c'était une résidence universitaire, où se sont croisés Sarah la narcoleptique, Gregory le manipulateur, Veronica la passionnée, Robert l'amoureux transi, Terry le cinéphile fou. Leurs destins ont divergé, mais les spectres du passé continuent de hanter Ashdown, devenue une clinique où le sinistre docteur Dudden se livre à de monstrueuses expériences sur les troubles du sommeil. Par quelles mystérieuses coïncidences tous les personnages vont-ils s'y retrouver ? Et quelles transformations vont-ils subir ? Une fresque foisonnante et rigoureuse où l'illusion amoureuse va jusqu'à l'extrême limite de sa réalisation, et où la vérité sort toujours des rêves. 


15/20

Jonathan Coe faisait de partie de mes auteurs "à lire" mais dont je trouvais toujours le moyen de repousser la lecture (je trouve de toute façon TOUJOURS le moyen de ne jamais lire ce que j'ai sous la main). Il aura fallu la lecture commune d'octobre sur Booknode pour enfin me décider... et c'est donc désormais chose faite ! Et pour une première lecture de l'auteur britannique, je suis totalement convaincue.
« Après un silence, Gregory murmura : "Je te demande pardon" d’une voix basse et confuse, et il lui saisit la main. Puis il se pencha pour l’embrasser. " Je ne voulais pas te réveiller, répéta-t-il. Il fallait que je les touche. C’est incroyable…" (elle devina son sourire dans la pénombre de la pièce) "… il y a tellement de vie sous tes paupières pendant que tu dors ; je voyais ça. Et j’ai voulu toucher ça ; j’ai senti ça au bout de mes doigts." »
La maison du sommeil est un roman complexe à l'histoire mystérieuse et à la structure intrigante. Grâce à sa construction très travaillée, Coe nous fait jongler d'une époque à une autre (passant des années 1983-84 à l'année 1995), enchaîne les stades du sommeil pour découper son roman (état de veille, stade 1, stade 2, stade 3, stade 4 et sommeil paradoxal) et manie habillement les mises en abîmes. On est pris dans la toile, intrigué par les histoires de tous ces protagonistes dont on découvre au fur et à mesure le passé et le présent avec toutes les liaisons qu'ils peut exister entre les deux temps... et entre les différents personnages. Car c'est un aspect du roman que j'ai beaucoup aimé : cette habileté à tout mélanger, à établir des connexions entre chaque élément, aussi insignifiant qu'il puisse être. Du coup, si le déroulement de l'histoire m'a semblé un peu difficile à suivre au début, une fois prise dedans, j'ai vraiment apprécié ma lecture.
« Le dormeur est démuni, impuissant. Le sommeil met les plus puissants à la merci des plus faibles. »
J'ai aimé découvrir les liens entre ces morceaux de plusieurs vies, comment le passé explique le présent dans les parties de 1996, comment les personnages que l'on découvre en 1984 ont évolué une dizaine d'années plus tard. Et si l'histoire et d'autant plus intéressante à suivre, c'est parce que Jonathan Coe nous propose un récit dans lequel les différents personnages ont des psychologie établies avec beaucoup de finesse et de maîtrise. L'amoureux transit, la narcoleptique, l'excentrique, le savant fou, ils sont tous fascinant à découvrir, dans leurs personnalités, leurs névroses, leur certitudes, leurs rapports aux choses et à eux-mêmes. J'ai adoré le personnage de Terry, déjà pour ses transgressions constantes sur le cinéma, et puis pour ce côté ironique que l'auteur utilise si bien à travers ce personnage. Jonathan Coe ne se gêne pas pour donner à sa plume un ton grotesque dans les choses dont il cherche à se moquer ouvertement. Et j'ai trouvé les passages concernés (l'histoire de l'article mal corrigé, le séminaire des médecins) vraiment amusants, je les attendais avec impatience à chaque fois.
« "Je sais que c’est un cliché de dire que les films sont les rêves d’un inconscient collectif, commença Terry. Mais il m’a semblé que personne n’avait jamais vraiment pénétré cette idée à fond. Il y a diverses sortes de rêves, n’est-ce pas ? De même qu’il y a des films d’horreur, qui correspondent aux cauchemars, et des films cochons, comme Gorge profonde et Emmanuelle, qui correspondent aux rêves érotiques." Il prit une lampée de son chocolat sirupeux, en s’enflammant pour son sujet. "Et puis il y a les remakes, les histoires qu’on se raconte encore et encore, et qui correspondent aux rêves récurrents. Et il y a les rêves consolateurs, visionnaires, comme Horizons perdus ou Le Magicien d’Oz. Mais lorsqu’un film est perdu, qu’on ne le montre plus, que les copies sont introuvables, que personne ne les voit plus jamais, c’est la plus belle sorte de rêve. Parce que c’est peut-être le rêve le plus sublime qu’on ait fait dans sa vie, mais qui s’efface quand on se réveille, et dont quelques secondes plus tard on ne se rappelle aucun détail." »
Avec son histoire alambiquées, ses coïncidences qui ne semblent jamais tout à fait en être, et son ton souvent ironique, La Maison du sommeil est un roman maîtrisé que j'ai aimé découvrir. Coe a de la suite dans les idées et sait parfaitement où mener son lecteur. Si on peut lui reprocher un traitement peu approfondi du thème du sommeil (on apprend deux trois choses, c'est vrai, mais le sujet reste superficiel) et une intrigue qui se devine sur la fin, on prend tout de même plaisir à en lire le dénouement qui, fait à partir de documents annexes (lettre, retranscription) est une façon originale de clôturer cette histoire. Quoiqu'il en soit, ce n'est sûrement pas le dernier roman que je lis de l'auteur.