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samedi 24 septembre 2016

[Livre] Chanson douce de Leïla Slimani

Gallimard - Août 2016
240 pages
Date de sortie originale : 18 août 2016

Lorsque Myriam, mère de deux jeunes enfants, décide malgré les réticences de son mari de reprendre son activité au sein d'un cabinet d'avocats, le couple se met à la recherche d'une nounou. Après un casting sévère, ils engagent Louise, qui conquiert très vite l'affection des enfants et occupe progressivement une place centrale dans le foyer. Peu à peu le piège de la dépendance mutuelle va se refermer, jusqu'au drame. A travers la description précise du jeune couple et celle du personnage fascinant et mystérieux de la nounou, c'est notre époque qui se révèle, avec sa conception de l'amour et de l'éducation, des rapports de domination et d'argent, des préjugés de classe ou de culture. Le style sec et tranchant de Leïla Slimani, où percent des éclats de poésie ténébreuse, instaure dès les premières pages un suspense envoûtant.
(Source : Gallimard)

16/20

Il n'est pas nécessaire d'aller plus loin que les toutes premières lignes de Chanson douce pour comprendre que Leïla Slimani vient de glisser entre nos mains un roman qui sera sans concession. L'histoire s'ouvre en effet sur la mort brutale de deux jeunes enfants, assassinés par leur nourrice, laquelle étant dans le coma après avoir tenté, ensuite, de se suicider. On se retrouve donc dès  les premières pages face à un fait tragique, mais également face à l'incompréhension vis-à-vis de cet événement : la coupable ne pouvant expliquer son geste. Il ne reste donc plus qu'à remonter plusieurs mois en arrière pour comprendre comment un telle chose à bien pu arriver.

Passé le premier chapitre servant d'introduction à l'histoire, le roman se découpe en plusieurs chapitres suivant tour à tour les personnages gravitant (de près ou de loin) autour du tragique événement à venir. De Myriam, la mère, à Paul, le père, en passant évidemment par Louise la nourrice elle-même ou  par des témoins plus éloignés comme une voisine, l'histoire reconstitue peu à peu le cheminement des personnages ayant amenés à la tragédie finale.
« La mère était en état de choc. C’est ce qu’ont dit les pompiers, ce qu’ont répété les policiers, ce qu’ont écrit les journalistes. En entrant dans la chambre où gisaient ses enfants, elle a poussé un cri, un cri des profondeurs, un hurlement de louve. Les murs en ont tremblé. La nuit s’est abattue sur cette journée de mai. »
On suit avec un certain malaise la façon dont Louise devient de plus en plus présente et indispensable au couple de parents, la façon dont elle s’immisce dans leur petit microcosme familiale. En parallèle, on se sent aussi gêné par la réaction des parents, souvent à double tranchant, qui adorent Louise autant qu'elle les dérange et qui ne savent jamais vraiment trop comment s'y prendre avec celle-ci. La plume de Leïla Slimani nous entraîne très facilement dans cette spirale un peu malsaine qui finit par devenir totalement perturbante, surtout pour le lecteur qui sait qu'elle issue est à prévoir et qui ne peut que constater l'aveuglement des parents et la montée de la folie chez Louise.
«  On lui a toujours dit que les enfants n'étaient qu'un bonheur éphémère, une vision furtive, une impatience. Une éternelle métamorphose. Des visages ronds qui s'imprègnent de gravité sans qu'on s'en soit rendu compte. Alors toutes es fois qu'elle en a l'occasion, c'est derrière l'écran de son iPhone qu'elle regarde ses enfants qui sont, pour elle, le plus beau paysage du monde. »
S'il est vrai que le roman m'a d'abord attiré pour son histoire (à cause de cette curiosité un peu malsaine qui donne envie d'aller mettre son nez au cœur d'un fait divers aussi horrible), j'ai poursuivi ma lecture (et ai adoré la poursuivre) pour l'écriture de l'auteur qui se positionne de façon toujours très juste. Bien sûr, il est difficile de douter de la culpabilité de Louise, pourtant, elle n'est jamais vraiment présentée comme un monstre, on se prend même souvent de pitié à son égard (à défaut d'empathie). Le rythme de l'histoire est également très agréable à suivre grâce à l'écriture concise de l'auteur qui sait clairement où mener ses lecteurs.

De cette histoire sous forme de thriller qui se présente plus comme une tragédie que comme le procès d'un drame, je retiendrais surtout cette impression à double tranchant, celle d'être percutée tout en essayant, en parallèle de comprendre comment la société peut créer des situations si dramatiques. La mélodie de cette chanson douce aux consonances venimeuses me restera en tout cas longtemps dans la tête.




mercredi 1 juin 2016

[Livre] Survivre de Vicki Petterson

Sonatine - Avril 2016
352 pages
Date de parution originale : 7 juillet 2015
Titre VO : Swerve

Au cœur de l’été, Kristine Rush et son fiancé, Daniel, quittent Los Angeles pour passer un week-end en amoureux, près du lac Arrowhead. En traversant la fournaise du désert de Mojave, ils s’arrêtent sur une aire de repos déserte. Dans les toilettes, Kristine se fait agresser par un inconnu qui la laisse inconsciente. Lorsqu’elle revient à elle, la voiture est toujours là, mais Daniel a disparu. Que faire ?
(Source : Sonatine)

16/20

Clair, net et précis : le titre de ce premier thriller de Vicki Petterson est incisif, à l'égal de son intrigue. Ne vous attendez à rien d'édulcoré ou de gentillet, l'histoire de Kristine est sombre et cruelle... Attention, la course contre la montre débute !

Partie pour une longue traversée du désert de Mojave aux côtés de Daniel, son nouveau fiancé, dans le but de rejoindre la maison familiale de celui-ci pour la fête du 4 juillet, Kristine est loin d'imaginer ce qui l'attend. Au détour de la première aire de repos déserte où ils décident de faire un arrêt, tout dérape. Agressée dans les toilettes par un homme dont elle ne parvient pas à voir le visage, elle découvre à son retour à la voiture que son fiancé a disparu. Guidée par un simple téléphone et les consignes d'un inconnu tordu aux sombres desseins, elle n'a que 24 heures pour espérer revoir son fiancé en vie. Que le jeu commence...
« Personne n’existe en vase clos. Tout le monde a au moins un lien vital avec la planète, que ce soit par le sang ou par l’amour. Lui, c’est par le sang. Par chaque personne qu’il tue. »
Le thriller n'offre que peu de répit au lecteur, on se retrouve embarqué aux côtés de Kristine pour cette course contre la montre effrénée sous forme de chasse au trésor macabre. Le roman possède une intrigue efficace, sans temps morts avec une histoire qui rentre directement dans le vif du sujet au bout de quelques pages et qui tient en haleine jusqu'à la fin. Il faut dire que le jeu malsain et cruel dans lequel Kristine se fait entraîner est aussi captivant qu'effrayant. A chaque nouvel indice placé sur sa route, on redoute le nouvel accès de violence morbide à laquelle elle va se retrouver confronter.
« Une femme sait quand elle est traquée, après tout… surtout si elle l’a déjà été. »
Pourtant, il en faut beaucoup plus pour faire perdre pieds à notre protagoniste. Kristine est une femme forte, déterminée, qui en a déjà vu de toutes les couleurs. Et surtout, Kristine est une femme au passé ténébreux... au sens propre comme au figuré. On n'en sait d'abord que très peu sur son passé, sur les zones d'ombres qui semblent le parsemer et qu'elle se tue à garder enfouies dans un coin. Le personnage distille les informations sur son enfance au fur et à mesure que son périple dans le désert avance, au fur et à mesure que ses barrières tombent et que la nature qu'elle tente de dissimuler refait surface. On comprend peu à peu d'où vient cet acharnement de Kristine à "ne pas nuire", ce leitmotiv qu'elle se répète en boucle durant toute une partie du roman, comme une bouée de sauvetage pour ne pas sombrer dans les ténèbres (à nouveau). J'ai beaucoup aimé cet aspect plus psychologique du roman qui contrebalance avec le côté très brut et sans concession de la course contre la montre.
« C’est un autre problème avec les ténèbres : on peut plaquer dessus tout ce que l’imagination peut concevoir ; et quand le jour laisse place à la nuit ? Mon imagination ne connaît pas de limites. »
Avec son style fluide et très imagé (je vous laisse imaginer les descriptions de certaines mises en scène faites par le tordu qui persécute Kristine), on se plonge sans peine dans ce thriller haletant et prenant pour n'en décrocher qu'à la toute fin. Un coup d'essai réussi pour l'auteure habituellement plus familière das sagas fantastiques.





mercredi 18 mai 2016

[Livre] La Proie des âmes de Matt Ruff

Points - 2006
669 pages
Date de parution originale : 4 février 2003
Titre VO :
Set This House in Order: A Romance of Souls 


Andrew Gage est « né » il y a tout juste deux ans, pour servir de porte-parole à un corps souffrant du trouble de la personnalité multiple. Alors qu'Andrew gère le monde extérieur, il existe dans sa tête une maison imaginaire abritant plus d'une centaine d'âmes qui tentent avec peine de cohabiter. Penny Driver, la nouvelle collègue d'Andrew, est elle aussi atteinte du syndrome de la personnalité multiple — un fait qu'elle ignore en partie. Mais lorsque certaines âmes de Penny prient Andrew de les aider, celui-ci accepte à contrecœur, et met alors le doigt dans un engrenage qui entamera l'équilibre de sa « maison » et risquera sa perte.
(Source : Seuil)

19/20

La Proie des âmes est l'un des meilleurs thrillers qu'il m'ait été donné de lire et, à la fois, l'une de me plus fortes expériences littéraires. Les mots sont forts, mais je le pense vraiment. Rarement j'ai été aussi absorbée et fascinée par un roman.
« Savoir qui je suis, c'est savoir pourquoi je suis, et j'ai toujours su qui j'étais, depuis les tout premiers instants. »
Tout commence par la découverte d'Andrew. Andrew est la dernière âme en date du corps d'Andy Cage. C'est le possesseur du corps lorsque le récit débute. Des âmes, un corps ? Oui, si tout ceci peut sembler un peu étrange au début, on comprend bien vite de quoi il retourne : les troubles de la personnalités multiples. C'est de cette pathologie dont souffre Andy Cage. Des années de thérapie lui ont permis d'apprendre à maîtriser ses différentes personnalités (appelées "âmes" ici) et à les faire cohabiter entre-elles au sein du "corps". Et c'est en effet à une véritable cohabitation à laquelle on assiste, chacune des âmes se partageant le corps au rythme de la journée, des activités que chacun aime plus ou moins faire (une âme s'occupe de la douche, une autre aime lire le journal, untel prend des œufs au petit déjeuner, quand untel préfère du café) et des caractères souvent très différents de tous. L'exercice n'est donc pas des moindres, mais Andrew, l'âme principale du corps depuis quelques années, s'en sort plutôt bien... et Matt Ruff aussi !
« C'est l'horreur. Perdre conscience du temps qui a passé, ce n'est jamais bon - c'est un signe de folie, et cette folie prouve que Penny est une horrible femme, une bonne à rien -, mais il y a des degrés dans l'horreur, et se retrouver ainsi au lit avec un inconnu, c'est toucher le fond. »
Imaginez un peu, faire passer par écrit toute la complexité d'un psychisme humain fractionné en plusieurs personnalités... C'est littéralement bluffant. Au fil de ma lecture, je ne revenais pas de l'aisance de l'auteur à nous exposer l'univers d'Andrew de façon si limpide. J'étais fascinée. Car pour réussir à faire coexister ses âmes, le protagoniste a érigé à l'intérieur de son propre esprit tout un paysage avec en son centre une maison où chaque âme réside, une véritable nouvelle scène à l'intérieur de la tête de notre protagoniste. Un véritable lieu où l'intrigue se joue au même titre que dans la vie réelle.
On récapitule : un personnage principal qui est en fait une centaine de personnes à lui tout seul, une intrigue qui se joue sur un plan réel et un plan psychique... le tout relaté avec brio. Bref, dur de refréner sa fascination.
« Connaissez-vous la sensation que l'on éprouve lorsque, suivant tranquillement son bonhomme de chemin, sans se préoccuper du temps qu'il fait, on se laisse surprendre par les nuages qui cachent brusquement le soleil et que, la lumière se faisant rare, on se retrouve soudain dans un tout autre paysage que celui dans lequel on évoluait une seconde plus tôt ? Eh bien, cela m'a fait le même effet : en l'espace d'un instant, la physionomie de ma journée a été bouleversée. »
La petite mécanique d'Andrew était donc bien rodée, aidé par sa psychiatre, la charmante vieille dame lui servant de colocataire et Julie, sa patronne, toutes au courant de la particularité d'Andrew. Jusqu'au jour où Julie décide d'engager Penny au sein de leur petite entreprise. Penny qui, elle en est persuadée, souffre du même problème qu'Andrew... Et les ennuis commencent ! Les deux personnages se retrouvent embarqués dans une aventure sous forme de road trip précipité vers les secrets qui entourent le passé de Penny.

Ponctués de rebondissements, de souvenirs refoulés, de révélations surprenantes et de changements de personnalités constants, l'intrigue de la Proie des âmes est palpitante à suivre et à découvrir. Je suis ressortie de ce thriller psychologique conquise, ébranlée et fascinée.





jeudi 23 juillet 2015

[Livre] Tu me plais de Jacques Expert

Lgf - Le livre de poche, 2015
192 pages
Date de parution originale : 3 juin 2015

Quand, par une succession de hasards, Vincent se retrouve assis face à Stéphanie sur la ligne 1 du métro parisien, la scène a tout d’une belle rencontre. La jeune femme tombe immédiatement sous son charme ; lui, semble fasciné par le galbe et la finesse de son cou. Mais ce coup de foudre pourrait bien se révéler fatal... Car, sous ses airs enjôleurs, Vincent dissimule de terrifiantes pulsions. Hasard de l’existence ou force du destin, comment sauver Stéphanie des griffes de ce funeste séducteur ?

15/20

Un simple trajet en métro qui prend bien vite des allures de véritable cauchemar éveillé, voilà ce que nous promet ce nouveau roman à suspense de Jacques Expert. Moi qui ai, déjà de base, le métro en horreur, c'était l'occasion d'avoir froid dans le dos !

Le thriller ne se déroule que le temps d'une soirée et, avec son cadre temporel réduit, on se retrouve à suivre à la minute près le petit jeu malsain auquel se livre le protagoniste. Un roman qui ne dure que le temps d'un soir mais qui ne se situe aussi globalement que dans un seul lieu : une rame de métro. On est donc au cœur même de l'intrigue, ce qui donne un rythme effréné au récit, sans le moindre temps mort, et rend la lecture très addictive. C'est bien simple, le format court aidant, le roman se lit d'une traite.
« Vincent se dit que le hasard a bien fait les choses ! Il aura de quoi s'occuper jusqu'au terme de son trajet : rien ne le ravit plus que d'observer les filles, surtout quand elles sont aussi attirantes que celle-ci. Déjà, il s'imagine déposer un baiser, long et apaisant, au creux de ce cou gracieux qui s'offre à son regard oblique. »
À cette histoire rondement menée, s'ajoutent des apartés de l'auteur, sous forme de questionnements et de résumés sur ce qu'il vient de se passer dans le chapitre. Plus que de simplement faire le point sur ce qu'on vient de lire, ces petits passages où Jacques Expert semble s'adresser aux lecteurs donnent un certain côté interactif au thriller et une pointe d'originalité très appréciable.
« Pour elle, c'est le hasard qui donne à la vie tout son sel. Pour lui, à l'inverse, il ne faut surtout pas compter dessus. "Il peut même parfois être dangereux. Tu devrais plutôt t'en méfier", lui a conseillé ce père pragmatique. Fervent croyant de surcroît, il répète inlassablement que "tout est écrit". »
La construction du roman, son style simple et efficace, tiennent en haleine tout du long. Chapitre après chapitre (station après station !), l'étaux se resserrent sur les personnages. Des successions de hasards, de malchances même, si j'ose dire, accentuent le suspense déjà bien installé et brouillent les pistes de façon à ce qu'on ne sache jamais vraiment à quoi s'attendre. Car après tout, c'est surtout le hasard, qui est le maître du jeu dans cette histoire. C'est le hasard qui place, ce soir là, Vincent sur le siège face à celui de Stéphanie. Et ce seront les coups du sorts qui ponctueront le reste des événements liés à cette rencontre fortuite.

Tu me plais est un court thriller d'environ deux cent pages qui se dévore le temps d'un trajet (dans le train, on n'habite pas tous - et heureusement après avoir lu ça - dans des grandes villes !) et qui, avec son protagoniste froid, dérangé et extrêmement charismatique, inquiète autant qu'il captive. Une chose est sûre, il faut se méfier des apparences, et une petite voix viendra vous sermonner de vite replonger le nez dans votre bouquin la prochaine fois que vous croiserez par inadvertance le regard d'un bel inconnu.

Et si vous avez envie d'un petit aperçu plutôt amusant de ce qui vous attend, je vous conseille de jeter un œil à l'infographie du roman et de vous perdre un instant dans le petit jeu qu'elle propose. C'est excellent !





samedi 18 juillet 2015

[Film] Victoria de Sebastian Schipper

Allemand - 2h14
Sortie en France le 1 juillet 2015
Avec : Laia Costa, Frederick Lau, Franz Rogowski

Victoria est une jeune danseuse espagnole qui rencontre lors d'une soirée dans un club, quatre hommes prénommés Sonne, Boxer, Blinker et Fuß. Sonne et Victoria se rapprochent et flirtent ensemble jusqu'au moment où ils sont interrompus par les autres, en raison d'une affaire importante à régler. Victoria se retrouve alors aux commandes pour les emmener sur le lieu de rendez-vous. Ce qui devait être une soirée normale va finalement devenir une nuit bien sombre et dangereuse.

17/20


L'histoire en elle-même reste sur des bases plutôt classiques. À la sortie d'une boîte de nuit à Berlin, Victoria se fait aborder par un jeune berlinois, Sonne, qui l'entraîne, avec ses trois autres amis Boxer, Blinker et Fuss, dans une virée nocturne dont aucun ne sortira indemne. Une rencontre, une nuit, une errance plutôt bonne enfant qui prend doucement des allures de cauchemars. Le thriller se met progressivement en place et j'ai beaucoup apprécié le travail sur le rythme de l'histoire. Rien ne semble bâclé ou survolé, chaque élément est à sa place, dure le temps qu'il faut... pour que ça semble le plus réel possible. Car, à la sortie du film, c'est surtout ce qui frappe : un réalisme à couper le souffle. Il faut dire que Sebastian Schipper met la barre très haut en utilisant un procédé qui semble complètement dingue sur une si longue durée : le plan séquence. Victoria est un long plan séquence de 2h14 et ça fait son petit (grand !) effet.




Le procédé est plus qu'osé et on comprend aisément qu'il ait fallu trois essais avant de réussir à obtenir le résultat que l'on peut découvrir sur écran. Mais il paye par son audace et par son pouvoir immersif. Des premières minutes du film jusqu'au générique, le spectateurs est scotché à l'écran J'ai rarement été aussi absorbée par un film. Alternant les moments d'errances et d'actions, la musique (qui est d'ailleurs vraiment chouette) et les grands silences, les personnages évoluent dans un Berlin nocturne, s'engluant dans la drogue et l'alcool au fur et à mesure que la nuit prend un tournant décisif.
Durant tout le film, on se retrouve au cœur même de l'histoire, au plus près des personnages. On a d'ailleurs souvent l'impression d'être en caméra embarquée et d'avoir l’œil directement dans l'objectif. Résultat, on vit réellement le film.
Et si l'immersion est si réussie, c'est également grâce aux prestations des acteurs. Se faire filmer durant plus de deux heures et réussir à être si convainquant d'un bout à l'autre, le défi était de taille.  Ils arrivent à se montrer si naturels, si spontanés que décidément, on y croit tout à fait !




Du coup, on est transporté, baladé d'un bout à l'autre de Berlin, on se prend d'affection pour cette bande de personnages qu'on n'apprend pourtant jamais à connaître tout à fait et on prend vraiment à cœur tout ce qui peut arriver. Je suis ressortie du cinéma avec des frissons collés à la peau, et les 40° qu'ils faisaient dehors n'y ont strictement rien changé. Le film aurait peut-être même mérité de passer devant Taxi Téhéran à la Berlinale 2015, car si ce premier est très bon (et que son concept mérite également d'être souligné pour son originalité), il m'aura en définitive, bien moins marqué. Victoria est incontestablement un de mes premiers vrais coup de cœur de l'année !





dimanche 7 juin 2015

[Film] La chanson de l'éléphant de Charles Binamé


Canadien - 1h50
Sortie au Canada le 10 septembre 2014
Avec : Xavier Dolan, Bruce Greenwood, Catherine Keener

Titre Vo : Elephant Song


Un psychiatre est entraîné dans un complexe jeu d'esprit psychologique quand il questionne un patient à propos de la disparition d'une de ses collègues.
14/20

Je ne vais pas m'en cacher, c'est clairement la perspective de pouvoir retrouver Xavier Dolan dans un premier rôle qui m'a donné envie de regarder La chanson de l'éléphant. Du coup, j'ai décidé de voir le film sans même en lire le synopsis. Je ne sais pas ce que je m'attendais à trouver derrière ce drôle de titre, mais certainement pas ce que j'ai eu sous les yeux au final !

Le film débute dans un hôpital psychiatrique, le lendemain de la disparition du Dr. Lawrence, un des thérapeutes travaillant dans l'établissement. Le Dr. Green, un collègue psychiatre du disparu, décide de s'entretenir avec Michael, le dernier patient à avoir eu rendez-vous avec Lawrence. Commence alors la confrontation.


Le thriller se construit d'abord autour de cette mystérieuse disparition, jonglant d'épisodes dans la vie des personnages, aux interrogatoires par la police des membres du personnels en passant, évidemment, par les échanges en huis-clos entre Michael (Xavier Dolan), patient un peu dérangé et Green (Bruce Greenwood), vieux psy en pleine crise existentielle. C'est d'ailleurs ces scènes là qui font une grande partie l'intérêt du film, et en deviennent finalement le centre, le tête à tête entre le psychiatre et le patient étant très intéressant. Xavier Dolan incarne un personnage aux multiples facettes et ça lui va à la perfection. Avec son air détaché et nonchalant, il pose peu à peu les règles et conditions de son petit jeu. Car joueur, il l'est, et même profondément calculateur.  Tour à tour arrogant, enfantin, vulgaire, on ne sait que penser de ce personnage atypique qui prend un malin plaisir à jouer avec les situations, les mensonges, les manipulations. Peu à peu, il se révèle, voyage dans sa mémoire, ressort son enfance et l'expose au psychiatre. On écoute alors Michael, fasciné par son récit décousu, sans cependant toujours parvenir à le croire. La vérité, avec Michael, est difficile à percevoir.


L'ambiance du film colle bien avec l'histoire et, malgré des décors très minimalistes (le film se passe surtout dans l’hôpital, dans le bureau de Lawrence où a lieu la confrontation entre Michael et Green), il y a une esthétique choisie qui m'a plu avec son jeu sur les couleurs qui passe par une lumière bleutée très froide, percée ça et là de touches de rouge, orange ou rose dans un vêtement, des feuilles, une fleur... D'ailleurs, seuls les flash-backs de Michael se passant en Afrique et parlant de ses fameux éléphants se détachent de cette ambiance très sombre.


Malgré tout (et si j'ai aimé le film), je suis restée sur ma faim. L'aspect psychologique aurait mérité d'être utilisée de façon encore plus poussée. J'aurais apprécié un réel jeu du chat et de la souris entre Michael et Green, le premier essayant de pousser le médecin dans ses retranchements, le second tentant de révéler le vrai visage du patient.  Les acteurs sont si bons dans leur rôle, le tête à tête n'en aurait été que plus fascinant. Ici, je n'ai pas trouvé cet aspect très exploité, on reste en surface, dans une mise en scène plutôt classique et sans prise de risque. Le film étant issu de la pièce de théâtre du même nom de Nicolas Billon (et même si on  retrouve ici celui-ci en tant que scénariste), l'intensité de l'échange passe peut-être mieux sur scène qu'à travers un écran. Je serais curieuse de voir la pièce, d'ailleurs.

Des remises en question, des voyages dans le passé, des éléphants, des familles esquintées, des sourires narquois, des regrets et du chocolat. Un bon thriller, mais plus marquant par la prestation de ses acteurs que par la construction de son histoire. On sent cependant, qu'à l'image de Michael, le réalisateur réussit à nous emmener là où il le voulait.


samedi 9 mai 2015

[Livre] La Fille du train de Paula Hawkins

Sonatine, 2015 - 378 pages
Date de parution originale : 2015
Titre Vo : The Girl on the Train

Vous ne voyagerez plus jamais comme avant... Depuis la banlieue où elle habite, Rachel prend le train deux fois par jour pour aller et revenir de Londres. Chaque jour elle est assise à la même place et chaque jour elle observe une jolie maison. Cette maison, elle la connaît par cœur, elle a même donné un nom à ses occupants qu'elle aperçoit derrière la vitre : Jason et Jess. Un couple qu'elle imagine parfait, heureux, comme Rachel a pu l'être par le passé avec son mari, avant qu'il ne la trompe, avant qu'il ne la quitte. Mais un matin, elle découvre un autre homme que Jason à la fenêtre. Que se passe-t-il ? Jess tromperait-elle son mari ? Quelques jours plus tard, c'est avec stupeur qu'elle découvre la photo de Jess à la une des journaux. La jeune femme, de son vrai nom Megan Hipwell, a mystérieusement disparu...

17/20


C'est dans le hall d'une gare que je suis tombée avec amusement sur une des affiches annonçant la sortie de La Fille du train de Paula Hawkins. J'avais repéré le roman quelques mois auparavant mais il m'était complètement sortie de la tête. Le livre sortant le jour-même, il ne me restait plus qu'à me le procurer, à prendre place dans mon train et à embarquer au cœur de cet excellent thriller.
« Nous sommes tous des voyeurs. Les gens qui prennent le train tous les jours pour se rendre au travail sont les mêmes partout dans le monde : chaque matin et chaque soir, nous sommes installés sur notre siège, à lire le journal ou écouter de la musique ; nous observons d’un œil absent les mêmes rues, les mêmes maisons et, de temps à autre, nous apercevons un éclair de la vie d’un inconnu. Alors on se tord le cou pour mieux voir. »
Rachel est une jeune femme solitaire. Son couple, fragilisé après que leurs tentatives de faire un enfant aient échoué, n'a pas supporté l'alcoolisme dans lequel elle avait fini par tomber. Aujourd'hui seule, sans emploi, hantée par le souvenir de Tom, son ex-mari qui a depuis refait sa vie, Rachel puise sa force dans les bouteilles d'alcool et les histoires qu'elles inventent sur le couple qu'elle aperçoit à travers la vitre du train qu'elle prend chaque matin et soir. Elle les appelle Jess et Jason et, tous les jours, elle tisse dans son imagination des pages de leur vie. Mais un matin, le visage de Jess s'affiche partout dans les médias. La jeune femme s'appelle en réalité Megan et elle vient juste de disparaître...
« Peu à peu, j’ai compris que, quand on se réveille dans cet état-là, on ne demande pas ce qui s’est passé, on se contente de dire qu’on est désolé : on est désolé de ce qu’on a fait et de ce qu’on est, et on ne se comportera plus jamais ainsi, jamais. »
Il y a des livres, comme ça, qui nous assurent au bout de seulement quelques pages que l'on va passer un excellent moment. La Fille du train est de ceux-là. Histoire à trois voix, on se retrouve embarqué dans les vies de Rachel la fille du train, Megan la victime et Anna la nouvelle épouse de Tom. Trois personnes qui n'auraient s'en doute jamais pensé avoir affaire l'une à l'autre et qui se retrouvent rassemblées autour d'un même quartier, théâtre de leurs trois histoires. Trois voix de femmes, trois narratrices dont les récits s'alternent et dont on apprend peu à peu les vies respectives, dont on découvre les personnalités... et les secrets également. Les récits sont aussi découpés selon les soirs et les matins, au rythme du trajet de train quotidien de Rachel, un petit détail qui m'a beaucoup plu et structure le roman d'une façon plutôt originale.
« Il y a quelque chose de réconfortant à observer des inconnus à l’abri, chez eux. »
Qui n'a jamais, en prenant le train ou même le bus, tenté d'imaginer les vies des gens qui nous entourent, des autres passagers ou de ceux que l'on voit derrière la vitre ? Ce sont de parfaits inconnus et pourtant, on capte inconsciemment ces petits détails qui nous donnent des indices sur leur vie, sur ce qu'ils sont. La musique que l'on entend à travers des écouteurs, une façon de s'habiller, deux personnes qui se tiennent discrètement la main, un livre en train d'être lu. Il est réellement facile d'imaginer des mondes et les vies qui vont avec. Et, malgré les faiblesses que portent Rachel, il est simple, dans ces moments là, de comprendre sa démarche et ce qu'il lui passe par la tête.
« "On a beaucoup de mal à lui faire faire ses nuits." On. Nous. Notre petite famille. Avec nos problèmes et notre routine. Quelle connasse. Si c’était un oiseau, ce serait un coucou. Elle est venue pondre ses œufs dans mon nid. Elle m’a tout pris. Elle a tout pris, et maintenant elle m’appelle pour me dire que ma détresse la dérange ? »
C'est d'ailleurs peut-être pour cette raison qu'il est si simple de prendre la jeune femme en sympathie. Bien qu'on se retrouve un peu désarçonné face à cette protagoniste instable à laquelle on ignore si on peut se fier à cause de son alcoolisme, des nombreux trous noirs qui l'accompagne et de sa fragilité psychologique, Rachel touche par son parcours chaotique et les épreuves qu'elle a du traverser. Au fond du gouffre, on comprend les raisons qui l'ont amené à de telles extrémités. Inévitablement, la pitié vient se rajouter à l'empathie qu'elle dégage. En comparaison, j'ai eu beaucoup plus de mal à accrocher à Anna et Megan, la première dégageant une certaine sûreté d'elle-même et de sa vie bien rangée qui la rend antipathique, la deuxième étant beaucoup trop rongée par les secrets.
« La tristesse se change en quelque chose de pire : un souvenir, une vision d’hier. »
Tout au long du roman, les hypothèses vont bon train, tout le monde revêt à un moment ou l'autre la casquette du coupable et entre mensonges et trahisons, il parfois compliqué d'y voir clair et de trancher sur qui sont les gentils et qui sont les méchants. Du coup, lorsque l'intrigue finit par se résoudre, on est assez loin d'avoir compris le fin mot de l'histoire avant qu'il ne nous soit annoncé. Et j'avoue que pour une fois, le dénouement me satisfait pleinement !
« Le vide : voilà bien une chose que je comprends. Je commence à croire qu’il n’y a rien à faire pour le réparer. C’est ce que m’ont appris mes séances de psy : les manques dans ma vie seront éternels. Il faut grandir autour d’eux, comme les racines d’un arbre autour d’un bloc de béton ; on se façonne malgré les creux. »
La Fille du train est un très bon thriller contemporain qui, abordant l'infidélité et l'alcoolisme, traite de sujets actuels. Avec son intrigue bien ficelée et parfois très forte psychologiquement, le lecteur se retrouve piégé dans ces histoires entremêlées qui cachent bien des choses à découvrir.  Un premier roman qui ne manque certainement pas d'intérêt, comme l'obtention des droits adaptation sur grand écran par Spielberg tend à le confirmer.




samedi 2 mai 2015

[Livre] Les Réponses d'Elizabeth Little

Sonatine, 2015 - 431 pages
Date de parution originale : 2014
Titre Vo : Dear Daughter

Après un procès qui a passionné l’Amérique, la jeune Janie Jenkins est reconnue coupable de l’assassinat de sa mère, la très fortunée et très mystérieuse Marion Dressner. Dix ans plus tard, le procès est révisé en appel, la libération de Janie scandalise le pays, convaincu de la culpabilité de la riche héritière.
Janie est-elle coupable ou innocente ? Elle-même n’en a pas la moindre idée. Trop ivre la nuit du meurtre, elle n’a plus aucun souvenir de ses faits et gestes. Ne lui reste en mémoire que les deux derniers mots prononcés par sa mère, deux mots mystérieux qui vont la conduire à aller chercher les réponses à toutes les questions qu’elle se pose dans une petite ville du Middle West.

16/20

Encore un thriller ! J'en lis beaucoup en ce moment et il faut avouer que le nouveau catalogue des éditions Sonatine regorge de curiosités et résumés qui font envie. Parmi les parutions récentes, j'ai jeté mon dévolu sur le premier thriller d'Elizabeth Little : Les Réponses. Et les réponses, on les attend justement de pieds ferme car les questions, elles aussi, sont nombreuses au début du roman...
« C’est déjà assez difficile de clamer votre innocence quand tout le monde est persuadé du contraire. Ça devient carrément impossible quand vous-même n’êtes sûre de rien… »
Janie Jenkins vient de sortir de prison. Incarcérée dix ans plus tôt pour le meurtre de sa mère, célèbre figure médiatique, un problème de falsifications de preuves dans un laboratoire lui offre une libération anticipée. Chaperonnée par son avocat Noah, elle tente de faire profil bas face à la foule vindicative, persuadée de sa culpabilité. Mais pour la jeune femme, il est hors de question de suivre les conseils de Noah, d'aller s'enterrer dans le Wisconsin et de laisser le passé derrière elle. L'occasion est trop belle pour enfin tenter de faire la lumière sur ce qu'il est arrivé lors la fameuse nuit du meurtre. Affublée d'une franche détermination et d'une nouvelle identité, Jane se lance sur les traces du passé de sa mère.
« Quand je repense à la nuit où ma mère est morte, c’est comme essayer de triturer une vieille antenne télé pour capter un lointain signal. De temps en temps, un vague quelque chose apparaît à l’écran, mais le plus souvent j’arrive juste à avoir le grésillement et un mur de neige impénétrable. Parfois il n’y a même pas d’image. Parfois il n’y a même pas de télé. »
Enfant de riche aux airs hautains, avec sa personnalité très affirmée et son attitude détestablement venimeuse, Jane est le type de l'héroïne qu'on voudrait détester. Mais Elizabeth Little réussit avec brio à nuancer son personnage et la jeune femme nous laisse vite entrevoir ses failles.  J'aime beaucoup ce genre d'héroïne atypique, à la limite de l'anti-héros. La personnalité est contradictoire avec son air tranchant, son cynisme, son égocentrisme, et pourtant, on a du mal à la détester grâce aux touches de vulnérabilité que l'auteur distille. On en vient même à la trouver attachante. Il faut dire que sous ses airs de gosses de riches capricieuses, se cache une femme intelligente et profondément blessée.
Emprisonnée depuis l'âge de 16 ans, Jane doit se reconstruire en tant que femme, en tant que personne, retrouver prise dans un monde qu'elle ne connaît pas forcément, habituée depuis des années à son milieu carcéral fermé et sécuritaire. C'est dans ces moments de vulnérabilité où elle baisse sa garde et où on la retrouve en prise avec ses incertitudes et ses démons qu'on s'attache à elle.



Le côté thriller est amené tout en discrétion et se retrouve surtout dans la fin ou dans la menace constante que la couverture de Jane puisse être découverte. Le reste du roman prend essentiellement l'aspect d'une quête identitaire et de vérité. Une quête à double tranchant : Jane a besoin de savoir si elle est innocente, mais elle doit également découvrir le passé de sa mère et ainsi le sien. Et dans la famille de Jane, les secrets et les cadavres dans les placards sont nombreux.
« Il y a ceux pour qui l’imprudence est un état d’abandon. Ou d’étourderie. Ou une décision consciente d’ignorer les répercussions et les éventualités. Et je suis sûre que c’est libérateur pour eux, comme de tourner très vite sur soi-même et de se laisser tomber par terre. Mais pas pour moi. Mon imprudence était une démonstration de contrôle. Je tournais sur moi-même pour prouver que je pouvais marcher droit juste après. »
L'ambiance un peu vieillotte du fin fond du Dakota du Sud m'a beaucoup plu. J'aime ce genre de roman plein de secrets recouverts de poussières et de personnages craquelés par la vie et le temps. Avec son passé minier, ses villes jumelles dont l'une est abandonnée et sa panoplie de personnages haut en couleurs qui servent tous l'intrigue à leur manière (du couple d'amies lesbiennes à la jeune adolescente piquante en passant par le flic désabusé), le roman a un vrai charme désuet propre au Middle West américain. 
Pourtant, le roman est bien dans l'air du temps. Il possède une construction très originale  et moderne avec des insertions de coupures de journaux, de posts sur des blogs, d'articles de Wikipédia, de Sms, de retranscriptions d'interview ou d'interrogatoires qui permettent de nous ouvrir sur la vie de Jane et de nous sortir de son point de vue subjectif. 
« J’imagine que pour certaines personnes le silence peut être reposant, voire réconfortant : des pleurs qui ont été calmés, une douleur apaisée, un doudou câliné. Mais, pour moi, c’est juste le moment avant que le monstre ne se réveille. »
Les Réponses possède le charme vieillot des vieux thrillers avec une modernité pourtant flagrante dans la forme du roman et dans son style également. Elizabeth Little a une plume qui me plaît beaucoup, très franche, percutante, parfois un brin sarcastique, qui va droit au but et correspond, pour le coup, vraiment au personnage de Jane. L'intrigue et le suspense sont savamment menés, je regrette juste une fin un peu brusque qui ne laisse que peu d'explication sur le devenir des personnages. Le roman aurait mérité quelques pages de plus. En tout cas, l'auteur prouve qu'elle a sa place dans le catalogue des Éditions Sonatine, et ceux-ci démontrent une fois de plus qu'ils ont du flair pour dénicher des pépites du genre.




jeudi 16 avril 2015

[Livre] La Dame dans l'auto avec des lunettes et un fusil de Sébastien Japrisot

Gallimard - Folio Policier, 1998
312 pages
Date de parution originale : 1966

La dame dans l'auto : la plus blonde, la plus belle, la plus myope, la plus sentimentale, la plus menteuse, la plus vraie, la plus déroutante, la plus obstinée, la plus inquiétante des héroïnes...


16/20

J'ai déniché ce livre dans une librairie d'occasion, en fouillant un peu au hasard. Je n'avais jamais entendu parler de celui-ci ou de son auteur, mais j'ai tout de suite été irrémédiablement intriguée par son titre. Ces derniers temps, je choisis beaucoup mes lectures en fonction de leur titre et si les résultats sont parfois un peu décevant, on peut également tomber sur d'excellentes surprises. Ce roman en est une !

Danny Longo, jeune secrétaire dans une société de publicité, est chargée par son patron de l'amener lui et son épouse à l'aéroport. Ils confient leur voiture de collection Thunderbird à Danny et la charge, ensuite, de ramener celle-ci dans le pavillon du couple. Sur un coup de tête, la jeune femme décide d'emprunter la voiture durant l'absence de son boss, c'est à dire tout le week-end. La voilà donc partie dans un trip improvisé sur les routes de France. Direction le sud !
« Je suis née pour le mensonge. Il fallait bien qu’un jour j’en arrive à me prendre moi-même au plus abominable. »
Le voyage de Danny commence plutôt tranquillement. Les kilomètres et paysages défilent sous un soleil implacable et rien ne semble pouvoir entacher le voyage. Jusqu'à son arrêt dans une station service prêt de Fontainebleau. Dans les toilettes, un inconnu lui écrase sauvagement la main gauche avant de s'enfuir. Pourquoi cette agression gratuite ? Que vient-il réellement de se passer ? À partir de cet instant, rien ne va plus, l'escapade de rêve se transforme peu à peu en véritable cauchemar.
Nous voilà donc embarquer aux côtés de Danny dans un grand roman à la construction et au suspense délectables. 
« La douleur n'est pas noir, n'est pas rouge. C'est un puits de lumière aveuglante qui n'existe que dans votre tête. Et vous tombez quand même dedans. »
Sébastien Japrisot met en scène avec beaucoup de subtilité une héroïne ambiguë qu'il est fascinant de suivre. Naïve mais brillante, paumée et lucide à la fois, l'auteur joue sur les facettes de la personnalité de cette protagoniste à fleur de peau à laquelle on s'attache très vite. L'histoire est du point de vue subjectif de Danny durant une grande partie du roman, et on est partagé entre le sentiment de folie présumée et celui de rationalité acceptée dans laquelle évolue la jeune femme. À l'image de Danny, on ne sait jamais sur quel pied danser. Qui croire ? Que penser ?
« On ne peut pas traîner avec soi, pendant des années, la certitude de sa culpabilité sans finir par s’y complaire, par devenir folle. C’est cela certainement. »
Le roman est doté d'une construction qui m'a beaucoup plue. Découpée en quatre partie (La Dame, L'Auto, Les lunettes et Le fusil), la forme est très chouette, tout à fait en phase avec l'histoire et donne, logiquement, son titre au thriller. En parallèle, l'intrigue est merveilleusement bien ficelée. Au fil du voyage de Danny, les éléments deviennent de plus en plus perturbants, semant le doute dans l'esprit du lecteur qui ne sait plus ce qu'il doit croire. Mensonge ou folie ? On est pris dans cette curieuse mascarade dans laquelle Danny se retrouve embarquée et, inévitablement, les pages s'enchaînent sans que l'on s'en rende compte. 
« Est-ce que ça existe, de faire un pas aussi banal que tous les pas qu’on a faits dans sa vie, et sans se rendre compte, de franchir une frontière de la réalité, de rester soi, vivante et parfaitement éveillée, mais dans le rêve nocturne de mettons sa voisine de dortoir ? Et de continuer à marcher avec la certitude qu’on n’en sortira plus, qu’on est prisonnière d’un monde calqué sur le vrai mais totalement inepte, un monde monstrueux parce qu’il peut s’évanouir à tout instant dans la tête de la copine, et vous avec ? »
Un road trip haletant à travers la France, rempli d'une ribambelle de personnages qui servent tous l'histoire à leur façon et d'une intrigue incroyablement tissée qui se termine sur un retournement de situation réellement inattendu... À tout ça s'ajoute un style simple, fluide et efficace dans lequel on plonge avec plaisir. J'ai adoré me retrouver dans la tête de Danny et suivre le fil de ses pensées au rythme du récit. Il n'y a pas à dire, Sébastien Japrisot m'a vraiment impressionnée. C'est avec plaisir que je lirai un autre de ses romans.




mardi 14 avril 2015

[Film] Un homme idéal de Yann Gozlan

Français - 1h37
Sortie en France le 18 mars 2015
Avec : Pierre Niney, Ana Girardot, Thibault Vinçon


Mathieu, 25 ans, aspire depuis toujours à devenir un auteur reconnu. Un rêve qui lui semble inaccessible car malgré tous ses efforts, il n’a jamais réussi à être édité. En attendant, il gagne sa vie en travaillant chez son oncle qui dirige une société de déménagement…Son destin bascule le jour où il tombe par hasard sur le manuscrit d’un vieil homme solitaire qui vient de décéder. Mathieu hésite avant finalement de s’en emparer, et de signer le texte de son nom...


16/20

Un réalisateur inconnu au bataillon (Yoan Gozlan) mais un acteur principal (Pierre Niney) qui a beaucoup fait parler de lui grâce à son rôle dans Yves Saint Laurent. Ce n'est pas totalement pour Pierre Niney qu'Un homme idéal me faisait envie, mais surtout pour sa chouette bande annonce (eh oui, pour une fois !) qu'on m'avait sournoisement mise sous les yeux à la projection d'un autre film. Intriguée, il ne me restait plus qu'à trouver un cinéma le diffusant dans mon (petit) coin du monde... ce qui ne fut pas chose facile. Il y a des films qui ne sont jamais (ou alors trois mois plus tard) diffusés dans les quatre cinémas que je fréquente et c'est assez frustrant en général de ne pas pouvoir aller les voir. Enfin, sur les quatre cinéma, un d'eux avait le film à son programme, j'en ai donc profité !



Mathieu est un jeune auteur qui, malgré ses efforts, ne parvient pas à percer dans le milieu. Ses manuscrits sont refusés, les maisons d'éditions lui ferment leurs portes. Quand il n'est pas derrière son écran d'ordinateur à taper les pages de son roman, il travaille pour une société de déménagement. C'est pour cette raison, qu'un jour, il est envoyé dans la maison d'un vieil homme qui vient de décéder, dans le but de vider les lieux. Il tombe alors sur un vieux manuscrit, planqué sur le haut d'une armoire. Au fil des pages, Mathieu en devient certain, le manuscrit renferme une histoire extraordinaire. Il devient alors si tentant de s'en emparer...

Le film, abordant les sujets du plagiat ou de l'usurpation d'identité déjà abordés de nombreuses fois au cinéma, m'a beaucoup fait penser à The Words de Brian Klugman et Lee Sternthal. Ayant adoré ce film, j'étais contente de retrouver les thèmes abordés à la sauce française... surtout que c'est réussi ! Il faut dire qu'il m'arrive d'être assez dure avec les thrillers français (souvent déçue par ceux-ci), alors quand le film me captive, je suis plutôt satisfaite. Et il n'y a pas à chipoter, Un homme idéal est un très bon thriller français.




Il est captivant de suivre Mathieu, de voir son mensonge prendre des proportions insoupçonnées et complètement démesurées. Dès le départ, on se doute que le couperet finira par tomber, que la mascarade n'est pas vouée à durer, et pourtant, on ignore quand le masque va réellement se fissurer.
Les années passent et c'est (évidemment) lorsque le héros a enfin tout ce qu'il désire que les ennuis pointent le bout de leur nez. Le rêve se brise et, de fil en aiguille, le cauchemar commence. La pression de devoir écrire un nouveau roman quand le premier n'était en réalité pas de lui, les problèmes d'argent, la menace de la découverte du plagiat, toujours extrêmement présente.
Le réalisateur s'amuse avec les sous-entendus, les situations anxiogènes, les erreurs commises par le héros qui, pris au piège, s'enfonce toujours un peu plus dans ce qu'il y a de pire en lui. Le thriller est très efficace et malgré un rythme un peu lent au début, les événements finissent par s'enchaîner et rendent l'atmosphère vraiment oppressante.




Yann Gozlan a pris le parti de cibler son film presque exclusivement sur le personnage de Mathieu. Ana Girardot est du coup assez peu présente (c'est dommage, je l'aime beaucoup) mais elle fait tout de même son petit effet. L'histoire se concentre donc surtout sur Pierre Niney, qui est, ici, vraiment très bon. C'est un vrai caméléon. Sympathique, profiteur, froid, menteur, mis à nu dans ses moments de faiblesse. Il interprète à la perfection ce personnage qui, souvent mis au pied du mur, devient peu à peu profondément calculateur. Figure sombre mais pas antipathique, on est cependant surpris à espérer qu'il s'en sorte malgré ses actes. Niney jongle avec les différents masques de Mathieu et rentre avec brio dans la peau de son personnage.

Avec ses une heure et trente-sept minutes, Un homme idéal est court mais construit avec minutie. Au fur et à mesure que l'histoire avance et s'assombrie on ressent vraiment la descente en enfer du protagoniste avec son intrigue un brin glauque qui enlise ses personnages et une ambiance qui se fait de plus en plus oppressante. Le film propose une plongée tortueuse dans le mensonge au côté d'un personnage complexe et laisse une forte impression une fois terminé ! Un chouette film français.